Prix Georges-Émile-Lapalme - Un homme de poésie
Martine Le Tarte,
Édition
du samedi 10 et du
dimanche 11 novembre 2007, Le Devoir
(www.ledevoir.com/2007/11/10/163337.html)
Gaston Bellemare a été le
premier éditeur de poésie au Québec. Il est le président et fondateur du
Festival international de la poésie de Trois-Rivières. Il est également l'un des
piliers de l'Académie mondiale de poésie. Pour souligner le fait que, depuis
plus de 35 ans, Gaston Bellemare se donne corps et âme à la diffusion de cet art
ici et ailleurs, le gouvernement du Québec lui a remis, mardi dernier, le prix
Georges-Émile-Lapalme pour sa contribution exceptionnelle à la qualité et au
rayonnement de la langue française.
«Du plus loin que
je me souvienne, j'ai toujours lu de la poésie», raconte Gaston Bellemare, joint
au moment où il arrivait de Moscou avec le poète québécois Jean-Marc Desgent,
qui a reçu un accueil chaleureux.
Entre lire de la poésie et mettre sur pied une maison d'édition entièrement
dédiée à cet art, il y a pourtant une marge. «Tout ça a commencé, en 1962 ou
1963, lorsque j'ai trouvé un petit livre de poésie tout mince, publié presque
sur du papier journal. C'était l'Ode au Saint-Laurent, de Gatien Lapointe. Ça
m'avait tellement impressionné, surtout que c'était très rare à l'époque, les
livres de poésie», se souvient M. Bellemare.
En 1968, il a reçu un appel de Gilles Boulet, fondateur de l'Université du
Québec à Trois-Rivières (UQTR), pour l'informer qu'il avait embauché Gatien
Lapointe. Ce dernier avait accepté à la condition que l'UQTR lui donne un coup
de main pour créer une maison d'édition de poésie. «C'est là que tout s'est
enchaîné. Je me suis rendu à Trois-Rivières et, rapidement, nous avons créé la
maison d'édition Les Écrits des Forges. À cette époque, nous ne pensions jamais
durer aussi longtemps», affirme M. Bellemare, qui a poursuivi son travail même
après le décès de Gatien Lapointe, en 1983. Pour son 1000e titre, publié cette
année, Gaston Bellemare a choisi d'honorer son maître en rééditant l'Ode au
Saint-Laurent.
Un festival qui a vu neiger
Si l'homme de lettres a toujours été convaincu que le grand public aimait la
poésie, malgré ce que l'on pouvait bien entendre, il a tout de même été surpris
lorsqu'il a créé, en 1985, le Festival international de la poésie de
Trois-Rivières. «On attendait 300 personnes et il en est venu 5000! Le festival
a rapidement pris de l'ampleur parce que le public en voulait davantage. Dès la
sixième année, il est devenu international», raconte M. Bellemare.
Comme le festival voulait amener de la poésie là où les gens aiment aller, comme
les cafés, les bars et les restaurants, il y a eu une période d'ajustement pour
les résidants de Trois-Rivières. «Ce fut difficile de négocier un temps de
parole aux poètes et aux clients des établissements. Maintenant, nous y sommes
arrivés, et même, si quelqu'un ne respecte pas les règles, il se fera dire de se
taire par ses voisins. D'ailleurs, les établissements partenaires du festival
sont maintenant bien identifiés et, ainsi, les gens qui y entrent savent qu'il y
aura des poètes, et sur chaque table, on retrouve un scénario du déroulement de
la soirée avec les règles de respect à suivre», indique l'organisateur.
Avec la durabilité du festival, le fondateur est particulièrement fier d'avoir
réussi à donner un public aux poètes québécois et internationaux. «Nous avons
réussi à offrir aux gens une diversité de lieux pour entendre de la poésie, et
ce, de midi à trois heures du matin. Nous avons également réussi à offrir une
grande diversité de poètes: nous en accueillons maintenant une centaine par
année qui proviennent de 30 pays différents et des cinq continents. Et des gens
de tout le Québec, mais aussi d'Europe et d'ailleurs, viennent les entendre.
Pour plusieurs, c'est devenu littéralement un rendez-vous annuel», se réjouit
Gaston Bellemare.
La poésie, un art universel
Les rencontres internationales qui ont lieu chaque année au festival ont des
répercussions sur de possibles collaborations futures. «Nous établissons des
ententes avec d'autres festivals qui font en sorte que nous leur envoyons un
poète québécois et ils nous en envoient un de chez eux. On fait ça également
avec des maisons d'édition: nous traduisons un de leurs poètes, ils traduisent
un Québécois», explique M. Bellemare, qui espère bien, au cours des prochaines
années, accroître ces types de collaborations.
Toutefois, déjà, le Québec partage beaucoup avec certains pays, notamment le
Mexique. Gaston Miron y est traduit et la maison Les Écrits des Forges a publié
plusieurs oeuvres de Jaime Sabines, un grand poète local. «Avec le Mexique, les
rapports sont très bons parce que, d'abord, c'est tout près et, en plus, ce
peuple latin est semblable aux Québécois. Ils nous considèrent comme les Latins
du Nord et je dis souvent qu'ils sont les Bleuets du Sud! De plus, pour eux, la
poésie est sacrée. Alors, oui, la poésie d'ici passe très bien là-bas, et
vice-versa», affirme M. Bellemare.
En fait, le spécialiste remarque que la poésie circule particulièrement bien
entre les pays qui ont hérité d'une langue de la vieille Europe, comme le
Canada, les pays d'Amérique du Sud et d'Amérique latine, ainsi que l'Australie.
«Ces pays essayent des langues dans une nouvelle culture, une nouvelle histoire,
un nouveau contexte. Ce processus d'adaptation est long et, même encore, ces
langues n'ont pas atteint la maturité. La poésie est très dynamique dans un tel
contexte», explique-t-il.
Vivre avec la poésie
Tous ces efforts, tout ce dévouement, toutes ces heures de travail pour assurer
le rayonnement de la poésie au Québec, sans toutefois pouvoir en vivre. Voilà la
réalité de Gaston Bellemare, qui a toujours dû occuper, pour payer son loyer,
différents postes administratifs à l'UQTR, jusqu'à sa retraite en 1996. On peut
penser qu'il est amer au sujet de cette dure réalité, mais ce n'est pas du tout
le cas.
«On ne gagne pas sa vie avec de la poésie, on fait juste ne pas la perdre,
s'exclame-t-il. Quelqu'un qui ferait seulement de la poésie dans la vie
deviendrait déconnecté de la réalité et je crois que cela nuirait à son oeuvre.»
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Collaboratrice du Devoir |