The American Dissident
A Literary Journal of Critical Thinking
In the Samizdat Tradition of Writing against the Machine
A Forum for Examining the Dark Side of the Academic/Literary Industrial Complex


La Vérité en mange une claque (Ulysse Landry)
Eloizes:  La revue acadienne de creation
, No 31, 2002
Je suis assis dans un coin de la bibliothèque de Moncton d'ou il est possible d'apercevoir la rivière Petitcodiac s'étendre dans son lit de boue, de plus en plus étroit depuis qu'on a construit la chaussée qui l'empêche de couler librement. D'une certaine façon, je sens que ça pourrait être une métaphore pour bien des choses qui se passent ou ne se passent pas dans cette ville ou je vis depuis si longtemps qu'on dirait que je n'arrive plus a m'en échapper. Parfois, quand on me demande pourquoi j'y suis encore, je réponds, a moitie en farce, que je n'ai pas encore pu y faire assez d'argent pour en sortir. Mais je sens qu'il y a plus, même si je n'ai pas encore tout a fait compris ce que c'est. Je pense à la chanson Rue Dufferin, que le groupe 1755 a faite sur un texte de Gerald LeBlanc, et, quelque part, je m'y reconnais. Cependant, je dois dire que, pour un écrivain comme moi, qui n'a pas particulièrement d'attachement an pays, ce n'est pas toujours facile de comprendre a quoi ça mène.

Moncton est une ville de contradictions. Ca pourrait être le paradis, mais c'est souvent l'enfer, ou du moins le purgatoire. Pendant longtemps, ce fut une ville ou la seule langue officielle était l’anglais et ou les Acadiens, qui formaient pourtant une bonne partie de la popula­tion, étaient tolérés a condition de ne parler que l'anglais quand venait le temps de faire des affaires ou quand au moins un anglophone se trouvait en leur présence. La plupart des Acadiens ont fini par s'adapter. Et cet état de chose existe encore bien plus qu'on voudrait le prétendre. Cependant, a partir de la fin des années 60, les choses ont commence a changer et la communauté acadienne a fini par imposer une certaine présence, en grande partie, j'imagine, à cause de l'université qu'on y a établie et qui n'a cessé d'attirer des francophones d'un peu partout. Mais cette transformation, cette course vers le progrès et la modernité, si elle a permis une certaine effervescence de la culture acadienne, n'a pas tou­jours été pour le mieux. Certains prétendent que c'est Herménégilde Chiasson qui a permis à l'Acadie de passer à la «modernité»; quant a moi, il me semble que c'est plutôt Assomption-Vie. D'ailleurs, ni la modernité ni la postmodernité ne m'intéressent tellement. Et quoiqu'on ait fait un certain chemin dans le combat pour la langue, beaucoup d'autres batailles ont été perdues. Et peut-être surtout celle pour la quête de la vérité. On oublie trop souvent que le mensonge se perpétue aussi tien en français qu'en anglais. «Ici Radio-Canada.*

La langue, ce n'est pas peu; c'est un véhicule important de notre conscience du monde, de nos valeurs et de notre imaginaire. Mais la langue, ce n'est pas tout. Le phénomène de la langue, quand il se rattache en plus aux croyances religieuses et a l'appartenance a une nation, arrive parfois a prendre des dimensions étranges qui peuvent mener a la violence extrême. De la façon que moi j'ai grandi, la langue maternelle était quelque chose qu'il fallait protéger a tout prix, comme il était tout a fait honorable de mourir pour ne pas renier sa foi. On peut voir ce qu'une telle attitude a donne au Moyen-Orient.

En Acadie—si je puis me permettre d'utiliser un terme qui est loin d'être clair—le combat pour la survie de la langue a toujours maintenu des liens très étroits avec le système d'éducation, qui, à son tour, a souvent été entretenu par diverses communautés religieuses. S'est-on réellement questionne pour essayer de comprendre pourquoi ces communautés religieuses y ont mis tant d'ardeur? Je soupçonne que ce n'était pas toujours pour l'épanouissement culturel du peuple. Apres tout, "en contrôlant l'éducation des gens,  il n'est que trop facile de manipuler I'information a laquelle ils ont accès, ce qui est surtout commode quand on a des choses a cacher. Aujourd'hui, même si le système d'éducation est toujours complice de cette magouille, ça se fait surtout à travers les medias. C'est sûrement pour cette raison que les organes qui se prétendent les porte-parole nationaux officiels ont tendance à préférer les chroniqueurs et les éditorialistes qui ne racontent que des balivernes inoffensives. Quand quelqu'un ose critiquer cet état de chose, on fait tout pour l'ignorer. Lorsque sa voix est trop forte et qu'on ne peut plus prétendre ne pas l'entendre, on l'accusera de routes sortes de choses avant de le proscrire officiellement. Et, encore une fois, la vérité en mange une claque au profit de cette inconscience collective béate qui sert très bien le pouvoir en place.

Puisque la langue est une sorte de miroir de la société, quand l'écrivain s'installe devant la page blanche qui l'interpelle, il doit se rendre compte qu'il joue avec le feu quand il cherche à y inscrire un témoignage véridique de son trajet périlleux dans ce bas monde. II doit savoir que les mots peuvent faire mal, et c'est pourquoi la société a établi des lois pour protéger les gens centre la calomnie. Les mots peuvent aussi faire peur, d'autant plus qu'ils visent juste, et c'est pourquoi on a établi la censure. Cette dernière peut être très sournoise et se déguiser en bonnes intentions mal placées. Et la censure la plus efficace est sûrement celle que l'écrivain finit par s'imposer a lui-même. En s'imaginant d'avance les réactions négatives a tels ou tels propos—surtout s'ils sont judicieux—, l'écrivain peut facilement se laisser convaincre qu'il serait probablement plus à son avantage de se restreindre. C'est ainsi qu'il préfère souvent se faire flatteur et divertir son public au lieu d'essayer de lui soumettre la vérité. La parole devient alors un masque derrière lequel se cachent toutes sortes de manigances perfides et mesquines inspirées par une ambition délirante mal éclairée qui invente toutes sortes de théories littéraires et esthétiques pour se justifier. II n'est pas facile de résister à ce guet-apens. A partir du moment ou l'oeuvre d'art devient un produit qu'il faut vendre sur le marché culturel pour nourrir une Industrie qui néglige de nous nourrir a son tour, comme elle le devrait, il devient tout a fait naturel que la propagande—on l'appelle aussi marketing—prenne le dessus sur la parole. Et encore une fois, la vérité en mange une claque. Et ceux qui veulent prétendre que la censure et l'oppression n'existent pas dans notre société «démocratique» auraient besoin de se réveiller et de se mettre a penser a autre chose que ce qu'on nous présente dans les medias, contrôlés par des individus qui, eux, ont tout intérêt à garder les gens dans l'ignorance, pour pouvoir ainsi mieux les manipuler. La se trouve le vrai pouvoir de la parole.

A partir de ce qui précède, je trouve que le débat entourant l’utilisation du «chiac», du «joual», ou de n'importe quel autre patois dans les oeuvres littéraires est pas mal frivole et ne sert que trop souvent a fausser l'enjeu et même à perpétuer le mensonge. Prenant en considération que le français, quand il est apparu, était en quelque sorte du «chiac» par rapport au latin, Rabelais n'est pas important parce qu'il l'a utilisé et enrichi pour créer son oeuvre, mais plutôt parce que ce qu'il a dit avec cette langue était pertinent. II en est sûrement ainsi pour des gens comme Chaucer et Shakespeare par rapport à l’anglais. Ce qui est essentiel, c'est le message a transmettre. Et, en ce qui me concerne, toute oeuvre d'art qui n'est pas à la quête de la vérité perd vite son intérêt. Si elle prend trop de place, elle devient même nuisible. La vérité peut se proclamer dans n'importe quelle langue, cependant il faut pouvoir met­tre les choses en perspective. N'oublions pas que le français a traverse au-delà de mille ans d'histoire, ce qui lui a permis de se raffiner et de devenir un outil a penser très puissant, tandis que le chiac, d'après moi, n'est qu'un hoquet temporaire qui semble se désintégrer à mesure qu'il se crée. Malheureusement, depuis quelques années, certains ont voulu faire du chiac le symbole de l'identité acadienne, surtout dans le sud-est du Nouveau-Brunswick. Et je dois dire que le problème d'identité com­mence à me taper sérieusement sur les nerfs. On ne sait plus s'il faut mettre de l'avant l'image de la modernité, ou celle du folklore et de la mythologie, et on se perd en toutes sortes de considérations philosophiques futiles en oubliant de tenir compte qu'il n'est peut-être pas réellement possible de séparer l'une de l'autre. C'est une question d'équilibre. En dépensant tant d'énergie à se demander qui on est, on néglige trop souvent de simplement être. Comprenez-moi bien : je ne méprise ni le chiac ni les gens qui le parlent et je sais m'en servir a bon escient quand l'occasion est propice. Ce qui m'énerve un peu, c'est de voir qu'on en fait souvent l'éloge dans un français académique très pédant.

Quand j'écris, je m'adresse a tout le monde sur la planète et non seulement aux Acadiens. C'est pourquoi je préfère utiliser une langue qui a déjà fait ses preuves et qu'on pourra comprendre ailleurs dans le monde. De toute façon, avec le temps, je me suis rendu compte que l'Acadie, ce n'est pas un pays, mais plutôt un ghetto. J'en suis même arrive à croire, dans mon cheminement, qu'il serait peut-être temps de commencer a écrire en anglais, simplement comme moyen de m'en sortir. Bien sur, il y a ceux qui voudront croire qu'il s'agit la d'une trahison. Mais ce sont probablement les mêmes qui ne lisent pas les livres que j'ai déjà écrits en français ou qui pensent que mon écriture ne projette pas la bonne image d'un pays qui n'existe pas.